Série : L'Art est le Musée
Fondé, dans son acception moderne, à la fin du XVIIIe siècle, le musée occidental traverse aujourd’hui une période non sans complexités. Une série proposée par Dominique de Font-Réaulx, conservateur général au Musée du Louvre.
[ >> Ecouter sur le site de France Culture ]
Épisode 2/5 : Restitutions, l'importance du dialogue
Les musées occidentaux font face, depuis le début des années 2000, à des demandes répétées et croissantes de restitution d’œuvres d’art en provenance de différents pays, qui ont été longtemps, jusque dans les années 1950 et 1960, sous domination des pays occidentaux.
Avec :
- Anne-Solène Rolland Directrice des collections du musée du Quai-Branly Jacques Chirac
- E. H. Malick Ndiaye Chercheur, historien de l'art et Conservateur du Musée Théodore Monod d'art africain (Dakar).
En 2018, le président de la République, Emmanuel Macron, à la suite de son allocution à Ouagoudougou à l’automne 2017, a commandé à deux universitaires, Bénédicte Savoy, professeure d’histoire de l’art à l’université technique de Berlin, et Felwin Sarr, écrivain et économiste sénégalais, de conduire un rapport sur les conditions de restitutions temporaires ou définitives du patrimoine africain en Afrique.
Le rapport Sarr-Savoy a mis en évidence la singularité du cas africain ainsi que des recommandations adaptées à ce seul cas précis. Les deux auteurs ont insisté sur la nécessité de mettre en œuvre des restitutions dans tous les cas, malheureusement fréquents, d’obtention violente ou belliqueuse de ces œuvres d’art. Ils ont également insisté sur la nécessité de travailler l’histoire de ces œuvres, de reconstituer leur mémoire, de leur redonner vie dans un contexte, souvent, aujourd’hui disparu ou oublié. La restitution effective en 2021 par l’Etat français au Bénin, à la demande du pays africain, de 26 œuvres du trésor royal d’Abomey s’est inscrite à la suite de ce rapport.
Anne-Solène Rolland "Il s'agissait de la première restitution d'objets à la suite du discours du président de la République à Ouagadougou. [...] Le Parlement a été sollicité par le gouvernement puisque le droit français protège le patrimoine public : il fallait donc passer par une loi pour sortir ces biens des collections nationales. Cette restitution s'est faite dans un cadre de dialogue constant, à la fois au niveau du dialogue politique et au niveau des professionnels du patrimoine."
Malick Ndiaye "Au regard de tout ce qui a été pillé et spolié durant de longues années, les 26 pièces semblent être une goutte d'eau dans la mer. Mais il faut saluer cela et il faut saluer également la volonté de voir les choses de manière positive, à savoir que cette restitution soit le prétexte d'une collaboration au niveau de l'institution muséale."
/////////////////////////////////
Un peu d'histoire...
Le Muséum central, installé dans l’ancien palais des rois de France, le Louvre, ouvrit en 1793. Sa création était à la fois moderne et révolutionnaire et forma un des actes fondateurs de la République naissante. La lettre, adressée le 17 octobre 1798, par Jean-Marie Roland (1734-1793), alors ministre de l’Intérieur, au peintre Jacques Louis David (1748-1825) soulignait les ambitions fortes de la nouvelle institution : « Ce Muséum doit être le développement des grandes richesses que possède la nation en dessins, peintures, sculptures et autres monuments de l’art. (…) Il doit attirer les étrangers et fixer leur attention ; il doit nourrir le goût des beaux-arts, récréer les amateurs et servir d’école aux artistes ; il doit être ouvert à tout le monde (…). Ce monument sera national, il ne sera pas un individu qui n’ait le droit d’en jouir. » Le programme fixé au musée associait ainsi des missions cruciales et différentes, celle de devoir incarner la nation, d’être ouvert à toutes et tous – promulguant ainsi un universalisme singulier lié à ses visiteurs -, d’être un espace d’éducation mais aussi de plaisir et d’émerveillement.
Musée critiqué, mais musée soutenu
Fondé, dans son acception moderne, à la fin du XVIIIe siècle, le musée occidental traverse aujourd’hui une période non sans complexités où il lui est tout à la fois reproché sa puissance et sa dimension symbolique, son succès auprès de certains publics – touristiques notamment- et son incapacité à s’ouvrir à de nouveaux visiteurs comme son apparente indifférence aux idées et attentes nouvelles d’une société en constant bouleversement. Tiré à hue et à dia, vilipendé par ses détracteurs qui considèrent les institutions muséales comme autant de forteresses dominantes, enfermé dans une posture étroite par certains de ses thuriféraires, le musée semble devoir répondre à toutes ces critiques et tous ces reproches dans le même temps, sans pour autant, le plus souvent malheureusement, bénéficier de moyens humains, financiers et calendaires supplémentaires. Soutenus par les puissances publiques dans leur très grande majorité, les musées en France – environ 1250 en France métropolitaine qui forment un des réseaux les plus denses en Europe - constituent à la fois des lieux de pouvoir et de représentation qui les distinguent tout en paraissant impuissants, aux yeux de certains des décideurs, à assumer pleinement leur rôle de service public. Rôle de service public, souvent, peu ou mal défini par celles et ceux mêmes qui en attendent des bénéfices immédiats.
Le musée, lieu de tous les possibles
Les institutions muséales sont héritières de la pensée des Lumières. Elles ne cessent d’en composer, aujourd’hui encore, la petite partie effectivement mise en œuvre de cette utopie philosophique. Les tensions qui s’expriment aujourd’hui sont inhérentes à la dimension utopique de leur création, en France notamment. Vouloir résoudre ces tensions de manière trop immédiate, désirer répondre à certaines d’entre elles en ignorant les autres, enfermer ces lieux protéiformes et pluri-temporels en un seul espace-temps, seraient autant de tentations dommageables qui ne rendraient pas compte de la formidable opportunité d’ouverture, de renouveau, d’échanges, qu’offrent et permettent aujourd’hui les musées, que le récit de leur fondation originelle ne cesse de traverser. La force du symbole muséal, les attentes multiples qu’elle suscite chez tous nos contemporains – visiteurs actifs du musée ou non, il n’y a ainsi pas de « non-public » du musée - oblitère la réalité des entreprises mises en œuvre. Ce symbole muséal, pourtant, ne peut prendre vie qu’en s’incarnant, dans les femmes et les hommes qui animent les musées et les font vivre.
Le musée, un lieu de plaisir, d'éducation et de découvertes
Ainsi, les musées sont des lieux où réel et imaginaire, éducation et émerveillement, pensée académique et fiction, temps court de l’émotion éprouvée et temps long de l’histoire passée et future des œuvres, se croisent, se retrouvent, se mêlent et s’entremêlent. L’institution muséale, dans sa diversité, semble à la fois familière et distante, paraissant, trop souvent, poussiéreuse, convenue, réservée à un petit nombre d’initiés, ou, pire, jointe de manière obligatoire à l’école. Peu distinguent, malheureusement, le formidable pas de côté que proposent les musées aux cursus scolaires et académiques, peu célèbrent la dimension créative de leurs récits. Rares sont celles et ceux qui exaltent cette relation étroite du musée au plaisir de la découverte, de la déambulation, de la rencontre, ouvrant ainsi le chemin à tout apprentissage futur, grâce à l’émerveillement de la visite. Les musées constituent autant de chemins de traverse, d’arrière-pays, pour reprendre la belle expression d’Yves Bonnefoy, ils sont des lieux, comme l’avait formulé Patrice Chéreau, lecteur attentif de Marcel Proust, qui mènent ailleurs.
>> Les cinq émissions de la série donneront la parole à des professionnels de musée et à des connaisseurs de l’institution :
- Le musée universel, les complexités d’une utopie réelle généreuse, avec Constance Rivière, directrice générale de l'établissement public de la Porte Dorée (Musée national de l'histoire de l'Immigration et l'Aquarium tropical), et Pierre Singaravélou, historien, professeur à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et au King’s College à Londres.
- Restitutions-Destitutions-Renouveaux, avec Anne-Solène Rolland, directrice du musée et des collections au musée du Quai-Branly Jacques Chirac, et Malick Ndiaye, directeur du musée Théodore Monod de Dakar.
- Les artistes au musée, avec Nathalie Obadia, galériste à Paris et à Bruxelles, et Alexia Fabre, directrice de l’École nationale des Beaux-Arts.
- Les publics des musées, visiteurs ou acteurs, avec Bruno Girveau, directeur du Palais des Beaux-Arts de Lille, et Emilie Girard, directrice des collections du Mucem (Marseille) et présidente de l’ICOM France.
- Musée réel, musée virtuel, musée imaginaire, avec Marie Lavandier, directrice du musée du Louvre Lens, et Philippe Bettinelli, conservateur au Centre Pompidou des collections vidéos et numériques.